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Création & Art botanique

A la rencontre de l'univers botanique coloré de Justine Beaussart, designer floral

Nous sommes ravis de débuter notre série de Rencontres Botaniques, pensées pour donner la parole à celles et ceux dont le regard mêle botanique et création.

Notre première rencontre a lieu avec Justine Beaussart, designer floral et fondatrice de Nebbia Studio, basé à Annecy.

Justine cultive une passion vive pour les variétés florales singulières, les dialogues de couleurs inattendus et les compositions généreuses, portées par un style moderne et libéré.

La couleur occupe une place essentielle dans votre travail. Comment commence une palette pour vous ?

Une palette est avant tout un outil narratif pour moi : c’est elle qui permet de raconter une histoire dans un projet. La palette naît d’une émotion, d’une intention, d’une expérience que l’on souhaite faire vivre.

En ce moment, par exemple, je travaille sur les couleurs d’un mariage dont les mariés souhaitent une ambiance légèrement baroque, presque dramatique. La teinte principale sera donc un bordeaux profond. Mais nous voulons également insuffler dans cette atmosphère quelque chose de surprenant, de contrasté et de frais. Un vert acidulé apporte justement un contrepoint vibrant qui vient réveiller l'ensemble.

C’est donc souvent comme cela que naissent mes palettes. J’essaye de faire se rencontrer une intention émotionnelle forte et un jeu de contrastes qui crée une dynamique visuelle singulière.

Qu’est-ce qui nourrit le plus votre regard au quotidien?

J’aime discuter avec mon entourage, comprendre leurs projets, leurs problématiques, ce qui les anime profondément. De ces échanges, parfois même sans que je m’en rende compte, naissent des intuitions, des images, des idées qui résonnent ensuite dans mon travail.

Une amie architecte, par exemple, me parlait d’un très beau couloir qu’elle a imaginé pour une maison, qui prend naissance entre deux murs qui ondulent. Cette idée de mouvement m’a guidée, presque instinctivement, dans la mise en place d’une scénographie. Un autre exemple me vient d’un ami chef cuisinier qui propose un œuf délicatement mariné dans du vinaigre de chou rouge, servi avec une mayonnaise très pâle. Une harmonie lilas–jaune pastel qu’il m’est arrivé de transposer dans des compositions.

Je crois que c’est cela qui nourrit mon regard : une circulation entre les imaginaires des personnes qui m’entourent et dont j’admire la sensibilité.

Dans votre pratique, y a-t-il un geste que vous aimez particulièrement, pour ce qu’il procure ou pour ce qu’il révèle des fleurs ?

Oui, il y a un geste que j’aime particulièrement, et que beaucoup de fleuristes en événementiel connaissent bien : souffler sur les fleurs. En événementiel, les fleurs doivent être parfaites à un moment très précis, et par parfaites, j’entends surtout parfaitement ouvertes. Il arrive donc qu’on doive les accompagner un peu pour les aider à éclore au bon moment.

Souffler délicatement sur leurs pétales, c’est une manière douce de les réveiller, de les encourager. Rassurez-vous, je ne le fais pas sur toutes les fleurs, seulement sur celles qui occupent une place centrale, quand je sens qu’un petit geste peut révéler toute leur beauté.

Y a-t-il un livre que vous aimez particulièrement feuilleter ?

Celui qui me vient en premier n’est ni un livre d’images ni un guide pratique : il est d’ordre philosophique. Il s’intitule La Voie des Fleurs, de Gustie L. Herrigel.

L’autrice a étudié l’ikebana au Japon, et ce que j’aime dans cet ouvrage, c’est la manière dont il aborde cette pratique ancestrale non pas comme une simple technique, mais comme une façon de comprendre le monde : le lien entre l’être humain et la nature, la patience, l’écoute, le détachement, la recherche d’harmonie.

Une œuvre qui vous accompagne depuis longtemps ?

À 20 ans, j’ai fait une pause dans mes études pour partir vivre un an à Londres. L’une des premières choses que j’ai faites en arrivant a été d’aller à la National Gallery pour revoir Les Tournesols de Van Gogh. Je les avais découverts enfant, lors d’une visite avec mon père, et j’avais envie de retrouver ce tableau comme on retrouve un visage familier.

Ce que j’aime particulièrement, c’est qu’il existe plusieurs versions de Tournesols, dispersées dans différents musées. J’en ai vu une seconde à Amsterdam il y a quelques années. Il m’en reste trois à découvrir.

Justine avec la création Plumbago de Les Fleurs Pressées.

Qu’est-ce qui ne cesse jamais de vous toucher dans votre travail ?

Ce qui ne cessera jamais de me toucher dans mon travail, c’est le caractère à la fois éphémère et récurrent de mes relations avec les fleurs : les retrouver, saison après saison, puis savoir leur dire au revoir, avec la promesse joyeuse de les retrouver l’année suivante.

Un lieu où vous aimez retourner pour retrouver du souffle ou une idée ?

J’ai grandi en partie dans la vallée du Queyras, dans les Alpes du Sud, où une partie de ma famille vit encore. C’est une région qui tient une place très particulière dans mon cœur. Mes saisons préférées sont le printemps et l’automne.

Au printemps, lorsque les neiges disparaissent, on croise de véritables merveilles botaniques : anémones des bois, fritillaires du Dauphiné, narcisses des poètes, puis un peu plus tard le lys martagon.

À l’automne, le contraste entre l’orange des mélèzes et le bleu du ciel atteint une beauté incomparable.

Pourriez-vous nous raconter un projet de design floral qui vous a particulièrement plu dernièrement ?

Un projet sur lequel nous avons travaillé cette année m’a particulièrement marquée : un mariage au Palace de Menthon, un lieu que j’affectionne tout particulièrement et qui offre un cadre splendide pour la création florale.

Pour ce mariage, nous avons travaillé une palette délicate autour des violets, lilas et roses. Cette harmonie chromatique avait une signification profonde pour les mariés : elle faisait écho à la ville où le marié avait grandi, et où se tient chaque année une grande fête du lilas durant laquelle toute la ville se pare de teintes mauves. L’idée était donc de créer une atmosphère poétique et légèrement nostalgique, comme un clin d’œil à ses racines.

La cérémonie avait lieu sous le kiosque du Palace, où nous avons installé une grande arche florale aérienne et une allée fleurie au sol pour accueillir les invités. Sous la verrière art déco, le dîner se déroulait autour d’un long chemin de table ponctué de compositions texturées.

Nous avons eu la chance de travailler avec des fleurs d’une qualité exceptionnelle : des iris barbus absolument spectaculaires et de ravissantes pensées issues de la ferme florale de Clément et Claudine Bouteille, des pois de senteur délicats cultivés par la famille Brossard, ainsi que des pivoines, campanules et bien d’autres variétés encore.

Le sourcing floral occupe une place essentielle dans notre processus créatif. C’est une étape que j’aime profondément et que je n’arrive pas encore à déléguer tant elle influence la réussite du projet. C’est là que tout commence : trouver les bonnes variétés, aux bonnes couleurs, avec la bonne texture, celles qui donneront à chaque composition sa personnalité et son émotion.

Ce mariage a été un véritable plaisir à imaginer et à réaliser, autant pour la beauté du lieu que pour la symbolique des fleurs et la richesse des collaborations.

Justine avec son sécateur japonais, qu’elle entretient avec de l’huile de camélia.

Quels sont vos outils favoris et pourquoi?

Sans hésiter la serpette et le sécateur, les deux indispensables du studio.

Ce sont des outils que je choisis toujours avec soin. Bien affûtés, agréables en main, ils deviennent presque une extension du corps et accompagnent chacune de mes compositions.

À l’atelier, je garde deux spécimens bien particuliers qui veillent sur moi comme des porte-bonheurs : la serpette de mon arrière-grand-père, Aïssa, un homme que je n’ai pas connu mais qui occupe une place importante dans mon panthéon familial, et le sécateur de la grand-mère de mon mari, qui m’a été offert par mon beau-père.

Vous avez publié un livre très complet et didactique sur le design floral à destination des futurs fleuristes, vous proposez de nombreux ateliers et cours, qu'aimez-vous le plus transmettre à ceux qui travaillent avec vous ?

Ce que j’aime le plus transmettre aux personnes qui travaillent avec moi, ou que je rencontre lors des ateliers et des cours, c’est la confiance en soi et en ses choix. Dans le design floral, comme dans toute pratique créative, il est facile de douter ou de se comparer. J’essaie de montrer que chaque geste, chaque décision, chaque composition a sa légitimité, et qu’il est important d’oser explorer, expérimenter et se faire confiance.

Au-delà des techniques, je souhaite surtout donner les clés pour que chacun se sente capable de créer avec liberté et authenticité, en affirmant sa sensibilité et son regard personnel.

Y a-t-il quelqu’un dont vous aimeriez lire l’entretien dans ce format botanique ?

Marlène, de la ferme florale Les Bâtisses en Dordogne. C’est une véritable passionnée de fleurs, et elle est passionnante lorsqu’elle parle de son métier. J’adorerais lire son entretien dans ce format botanique.

Merci beaucoup Justine d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Nebbia Studio
Décorateur - Styliste floral d’événements privés & de marques basé à Annecy

www.nebbiastudio.com

@nebbiastudio

© Photographies réalisées par Kevin Deschamps (portrait Justine), Alchemia (projet de design floral) et Studio Nebbia. Tout droits réservés, interdiction de reproduction.